21 mai 2019

La conspiration des médiocres (Ernesto Mallo)

  


Ernesto Mallo, La conspiration des médiocres, Édit fr. Payot et Rivage, 2018 (BANQ M2551c)

L’auteur est un autodidacte qui est passé du théâtre au journalisme. Il a connu … et vécu… les dictatures argentines. Sous celle de Videla, il s’est même joint à la gauche révolutionnaire des Monteneros.
Il reprend son héros, Perro (le Chien) Lascano, un jeune flic intègre, qui enquête sur le suicide suspect d'un Allemand. Il comprend très vite qu'il s'agit d'un meurtre et décide de creuser l'affaire, ce qui gêne ses supérieurs, tous plus corrompus les uns que les autres. Les choses se corsent quand on retrouve dans le bureau de l'Allemand un carnet rédigé par un homme qui a été gardien à Auschwitz. Philip Kerr nous a déjà parlé, avec beaucoup de talent… et d’énergie…, de ce monde argentin d’après guerre où les dictateurs qui se succèdent peuvent compter sur la complicité, et l’expertise, de ces réseaux d’anciens nazis qui ont trouvé refuge en ce pays. On patauge dans le même bourbier de policiers corrompus qui torturent et font disparaître toute personne qui risque de dévoiler leur vraie nature ou de nuire à leurs petits commerces.
Je regrette. Mais la technique narrative de Kerr dans de telles situations ne saurait souffrir de comparaison. Certes Mallo arrive à nous faire saisir la médiocrité de ses personnages, autre que les quelques alliés de son héros. Mais ces derniers débarquent dans l’histoire sans qu’on ne sache vraiment pourquoi ils y arrivent dans cet état de complicité. (Il faudrait peut-être avoir lu les aventures précédentes.)
Il n’y a pas vraiment de suspense. Mais cela se lit agréablement, sachant qu’il n’y a que 200 pages très ouvertes à traverser. Il est, néanmoins, étrange de lire ces blocs de dialogue dont les répliques se suivent sans point (.) ni tiret (-) pour indiquer que le changement de ligne implique un changement d’interlocuteur et non la suite d’une intervention.  On finit par s’y faire. Mais c’est un peu surprenant…

QUELQUES CITATIONS :
-La ville est un monstre, une ruche, une fourmilière grouillante de vies insignifiantes, de petites gens avec leurs boulots banals, leurs impatiences, leurs angoisses, leurs désirs, leurs petites perversions et leur notion du bien et du mal qui joue les funambules.
-Le mensonge suit une progression géométrique car il en implique un autre pour étayer le premier, ce qui en entraîne un autre, et ainsi de suite. (p.36)
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-Tu as passé ta vie à répéter que tu voulais pas finir comme une merde, que tu préférerais crever avant. T’es une merde depuis un moment, alors pourquoi tu claques pas ?

MAIS IL Y A UNE PAGE REMARQUABLE… et mémorable :

L’un des personnages veut faire comprendre pourquoi des millions d’Allemands ont suivi Hitler. Cette explication, écrite il y a plus de 10 ans, pourrait expliquer, du moins en partie, la montée des populismes et des intégrismes…

-Elle se dit que ces gens n’ont rien à voir avec tous ces sadiques raffinés que l’on croise dans les films. Ces êtres d’une cruauté sophistiquée et méticuleuse. Ceux-ci sont des personnes médiocres, sans éclat, sans aucun talent, soumis, et qu’on n’a eu aucun mal à convaincre. Ils étaient les crève-la-dalle de l’après 14-18, ceux-là même qui se nourrissaient dans les poubelles, et dont la privation de nourriture leur avait ôté toute morale. Ces hommes qui en étaient arrivés à considérer d’autres être humains comme un aliment envisageable. Et, une fois qu’ils ont été plongés au plus profond de leur misère, est apparu un dément venu leur annoncer qu’ils étaient la race supérieure. Et ils l’ont cru. Et il a montré du doigt les responsables de tous leurs maux. Et ils l’ont cru. Et on leur a donné des uniformes clinquants, et des grosses bottes, des ceinturons austères et des symboles qui faisaient froid dans le dos, pour que tous les craignent. Et ils les ont portés. Et on leur a donné des défilés, des étendards et des drapeaux. Et on a mis dans leurs mains des triques, des pistolets, des fusils et des mitrailleuses. Et on leur a demandé d’être rapides, efficaces et cruels. Et ils l’ont été.