Ernesto Mallo, La conspiration des médiocres, Édit fr. Payot et
Rivage, 2018 (BANQ M2551c)
L’auteur est un
autodidacte qui est passé du théâtre au journalisme. Il a connu … et vécu… les
dictatures argentines. Sous celle de Videla, il s’est même joint à la gauche révolutionnaire
des Monteneros.
Il reprend son héros, Perro (le
Chien) Lascano, un jeune flic intègre, qui enquête sur le suicide suspect d'un
Allemand. Il comprend très vite qu'il s'agit d'un meurtre et décide de creuser
l'affaire, ce qui gêne ses supérieurs, tous plus corrompus les uns que les
autres. Les choses se corsent quand on retrouve dans le bureau de l'Allemand un
carnet rédigé par un homme qui a été gardien à Auschwitz. Philip Kerr nous a
déjà parlé, avec beaucoup de talent… et d’énergie…, de ce monde argentin d’après
guerre où les dictateurs qui se succèdent peuvent compter sur la complicité, et
l’expertise, de ces réseaux d’anciens nazis qui ont trouvé refuge en ce pays.
On patauge dans le même bourbier de policiers corrompus qui torturent et font
disparaître toute personne qui risque de dévoiler leur vraie nature ou de nuire
à leurs petits commerces.
Je
regrette. Mais la technique narrative de Kerr dans de telles situations ne
saurait souffrir de comparaison. Certes Mallo arrive à nous faire saisir la
médiocrité de ses personnages, autre que les quelques alliés de son héros. Mais
ces derniers débarquent dans l’histoire sans qu’on ne sache vraiment pourquoi
ils y arrivent dans cet état de complicité. (Il faudrait peut-être avoir lu les
aventures précédentes.)
Il n’y
a pas vraiment de suspense. Mais cela se lit agréablement, sachant qu’il n’y a
que 200 pages très ouvertes à traverser. Il est, néanmoins, étrange de lire ces
blocs de dialogue dont les répliques se suivent sans point (.) ni tiret (-)
pour indiquer que le changement de ligne implique un changement d’interlocuteur
et non la suite d’une intervention. On
finit par s’y faire. Mais c’est un peu surprenant…
QUELQUES
CITATIONS :
-La ville
est un monstre, une ruche, une fourmilière grouillante de vies insignifiantes,
de petites gens avec leurs boulots banals, leurs impatiences, leurs angoisses,
leurs désirs, leurs petites perversions et leur notion du bien et du mal qui
joue les funambules.
…
-Le
mensonge suit une progression géométrique car il en implique un autre pour étayer
le premier, ce qui en entraîne un autre, et ainsi de suite. (p.36)
.
-Tu as
passé ta vie à répéter que tu voulais pas finir comme une merde, que tu
préférerais crever avant. T’es une merde depuis un moment, alors pourquoi tu
claques pas ?
MAIS IL Y A UNE PAGE REMARQUABLE… et mémorable :
L’un des personnages veut faire comprendre pourquoi des millions d’Allemands
ont suivi Hitler. Cette explication, écrite il y a plus de 10 ans, pourrait
expliquer, du moins en partie, la montée des populismes et des intégrismes…
-Elle se dit que ces gens n’ont rien à voir avec tous ces sadiques
raffinés que l’on croise dans les films. Ces êtres d’une cruauté sophistiquée
et méticuleuse. Ceux-ci sont des personnes médiocres, sans éclat, sans aucun
talent, soumis, et qu’on n’a eu aucun mal à convaincre. Ils étaient les
crève-la-dalle de l’après 14-18, ceux-là même qui se nourrissaient dans les
poubelles, et dont la privation de nourriture leur avait ôté toute morale. Ces
hommes qui en étaient arrivés à considérer d’autres être humains comme un
aliment envisageable. Et, une fois qu’ils ont été plongés au plus profond de
leur misère, est apparu un dément venu leur annoncer qu’ils étaient la race
supérieure. Et ils l’ont cru. Et il a montré du doigt les responsables de tous
leurs maux. Et ils l’ont cru. Et on leur a donné des uniformes clinquants, et
des grosses bottes, des ceinturons austères et des symboles qui faisaient froid
dans le dos, pour que tous les craignent. Et ils les ont portés. Et on leur a
donné des défilés, des étendards et des drapeaux. Et on a mis dans leurs mains
des triques, des pistolets, des fusils et des mitrailleuses. Et on leur a
demandé d’être rapides, efficaces et cruels. Et ils l’ont été.
