Virginie Girod, Théodora, prostituée et impératrice de
Byzance, Tallandier, 2018 . 296 pages (BANQ 923 T)
Dans nos manuels d’histoire,
c’était la représentation de ce couple impériale sur un mur de mosaïques d’une
église de Ravenne en Italie qui illustrait habituellement les pages consacrées à
l’empire romain d’Orient dont le siège était à Byzance. On y voyait deux personnages, lourdement vêtus
de pourpre, dans une posture rigide … qu’il nous amusait de croire imposée par
l’obligation de soutenir leurs couronnes serties de diamants. Il fallait
apprendre qu’il s’agissait de l’empereur Justinien et de son épouse Théodora. On
se gardait bien de nous raconter la vie de ces « promoteurs de la foi »
dans la région charnière – et stratégique - des Dardanelles (on a entendu
parler de la « célèbre » bataille de Gallipoli durant le 1ère guerre
mondiale; et on entend , presque quotidiennement, parler de la Constantinople
du président Erdogan… )
Pour les fidèles de l’Église chrétienne orthodoxe, l’impératrice
Théodora est une sainte. Pour Procope, le secrétaire de Bélisaire, un général
de l’empereur, elle était une putain. Évidemment, il ne l’a pas écrit dans les
ouvrages publics et élogieux consacrés aux grandes heures du couple impérial
(Les Édifices). C’est plutôt dans un ouvrage secret (Histoire secrète) qu’il dénonce
les petitesses de ces personnes qui n’avaient aucun sang aristocratique (les « Buonaparte »
de cette époque-là !) . Il était d’une famille paysanne; elle était une fille d’hippodrome
(le sport national et le lieu de tous les divertissements et plaisirs).
Offrir son corps en spectacle était déjà le prostituer. Le
vendre pour quelques heures ou une nuit n’était que la prolongation du travail fait
sur scène.
Ce serait d’un lit à l’autre que Théodora aurait pu
atteindre le trône impérial.
L’auteure essaie de trouver la réalité dans les flammes de la
vindicte de ce biographe dont le maître avait été exilé à la demande de l’impératrice.
On ne nait pas sainte, on le devient, mais pas à n’importe
quelle condition. Du bordel aux cieux, le chemin est trop long.
L’auteure prend beaucoup de pages à décrire les mœurs sexuelles
de l’époque, une fois que l’empereur Théodose (379-395) eut fait du
christianisme une religion d’État.
Toutes les pratiques sexuelles en dehors du mariage et de
la sexualité de procréation s’apparentaient dès lors à un péché.
...
Une épouse parfaite devait arriver vierge au mariage. Ce
fantasme de la femme pure existait déjà dans la Rome antique, mais il fut
renforcé par le christianisme
« A mesure que le christianisme prenait plus de pouvoir
dans la société romaine tardive, le sentiment se fit jour dans tous les pays
méditerranéens que les êtres humains étaient égaux puisqu’ils étaient tous
réduits au même niveau dans la triste démocratie de la honte sexuelle. »
Peter Brown, Le renoncement à la chair, virginité, célibat et continence dans
le christianisme primitif, Paris,
Gallimard 1995.
Comme si Théodora représentait, dans sa propre vie, le
passage d’un monde dans lequel « on s’offrait aux esclaves après avoir
épousé les maîtres » vers un monde dans lequel tout pratique sexuelle non
fécondante était condamnée. Mais en dehors de nombreuses références à la
querelle théologique entre les « monophysites » (Jésus n’avait qu’une
nature, la divine absorbant l’humaine) et les tenants des conclusions du Concile
de Chalcedoine (Jésus avait les deux natures, également) qui finiront par
imposer – souvent par les armes – leur vision, on en apprend peu sur l’émergence
du monde chrétien des cendres du monde gréco-romain.
En fait, on retient surtout, comme nous le laissait deviner
l’image de Ravenne,
L’empereur, comme l’impératrice, se déplace avec la
pesanteur des icônes et le port altier de deux qui sont conscients d’être ontologiquement
supérieurs aux autres, alors que cette supériorité n’était que fruit d’une
habile propagande pour un goût immodéré du pouvoir.
